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La mort du petit cheval |
vu par...
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... le fermier " Ah là là ! Bon sang de bonsoir ! De toute façon, c’est une journée qui avait mal commencé. Comme les autres. Après le petit rouge du matin, j’avais préparé la traite des vaches. J’avais tout bien astiqué le matériel avec du vinaigre d’alcool de pharmacie - parce qu’il faut pas gâcher. Sauf que j’ai oublié le tuyau entre la machine et la citerne. Alors bon, ça a inondé la cave à fromages de ma femme. Forcément, elle était pas jouasse. J’ai vite enfilé deux ballons pour me requinquer et je suis allé voir mon pote Roger. Il voulait labourer le champ d’à côté, mais son tracteur marchait mal. Je lui ai dit : " T’inquiète pas mon Roger, moi et la mécanique, ça fait deux. " Là il voulait plus me laisser conduire, alors j’ai dû me faire de la place tout seul. Il roulait bien son tracteur ! Sauf qu’il ne freinait plus. Bon du coup, j’ai pas pu éviter la citerne de fioul. Ca a flambé, les pompiers sont arrivés, mais trop tard : le lait avait pris en masse dans la cave. Bon sang de bonsoir ! J’ai jamais vu un fromage aussi gros - enfin il tenait dans la cave, c’est le principal. Mais alors qu’est-ce que ça puait ! J’ai voulu faire la remarque à ma femme, mais son regard m’a dessoûlé d’un coup sec ! C’est bien simple, j’ai dû vidé une bouteille de vodka pour retrouver mes esprits. Alors j’ai cavalé dans les champs, tout l’après-midi, avec trois bouteilles de rhum pour compagnons. Et j’ai dansé avec les vaches, joué à saute-mouton, valsé avec les taureaux... Et puis la nuit est tombée, et le matin est revenu, je me suis réveillé et j’étais tout perclus. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré le petit cheval. Je lui ai lancé : " Dis moi, petit cheval, elle est pas belle la vie ? " Et lui tout de go de me répondre : " Oh que si, mais certains sont plus aptes à la voir en rose que moi. Ainsi va la vie, et là où l’herbe est verte, bientôt ne reste plus que la boue. Car comme le disait ma grand-mère, c’est en trottinant que le cheval devient trotteur. Et point trop jamais n’en faut. " On a dégotté une botte de paille, on s’est installé moi dessus et lui tout contre et on a raconté nos vies, on a refait le monde, puis l’univers et on a recommencé. Et on a ri, on a bu, on a fumé ensemble ! On a tout partagé, jusqu'à mon flacon de cognac. Puis ça a été le grand trou : j’ai été réveillé par les cris de ma femme. Elle avait déjà appelé l’équarrisseur et voulait que je l’aide. Voilà, le petit cheval est mort et je n’ai toujours rien compris. Comment, pourquoi ? Maintenant il y a un grand trou dans mon cœur. Docteur, vous n’auriez pas un peu de whisky pour le combler ? "
" Moi j’ai vu, j’ai tout vu ! La preuve, j’étais là ! C’était mercredi après-midi, on n’avait pas école. Ca s’est passé derrière la grange. J’étais venu voir le petit cheval. Le petit cheval, je le connais bien, on a fait la guerre ensemble. La guerre des cailloux avec le village voisin. Enfin lui jouait plutôt la victime civile, en plein milieu du champ de bataille. Il était à personne ce cheval. Et personne n’en voulait : il était un peu sauvage quoi. Pour vous dire, j’ai jamais réussi à monter sur son dos. Rien à faire, même avec la technique du saut de l’ange ! Mais moi, j’ai tout vu ! Le petit cheval, il cherchait de l’herbe fraîche. Quand la mère Michelle est arrivée avec un couteau de boucher dans une main et un seau dans l’autre : elle lui apportait de l’avoine avant d’aller saigner le cochon. En fait, c’est le boucher qui est venu en personne. Pour saigner le cochon, tout en discutant le bout de gras. Puis est arrivé Gérard. Lui il avait une fourche et une faux sur une épaule, et une tronçonneuse sur l’autre bras. Il faisait vraiment peur à voir ! D’ailleurs, ça se voyait qu’il en voulait au petit cheval. A cause de lui, il avait passé une demi-journée à débroussailler le pré de la tante Martine - vu qu’elle voulait s’en occuper. Bon en fait, c’est arrivé encore après. Après le puisatier qui lui a donné de l’eau, le curé sa bénédiction, un émir qui passait par là à la recherche d’un pur sang, Noël Mamère est ses amis, les amis de Noël Mamère en campagne, les ennemis de la campagne de Noël Mamère... Et là ensuite, j’ai vu un tas de trucs à la télé. Mais je crois bien que le seul truc que j’ai loupé, c’est la mort du petit cheval : c’était pendant le film. " vu par... le coiffeur du village " Mon Dieu ne m’en parlez pas ! Ca n’arrête pas chez mes clientes depuis ce matin : tenez, personne n’a encore parlé de la météo ! Il était bien ce petit cheval, ça tout le monde le dit. Un peu petit certes - ça aussi tout le monde le dit, sauf madame Legrue, qui ne lui arrive pas au genou. Et un peu bourrin aussi sur les bords, mais ça seul l’équarrisseur l’a dit, et en riant bizarrement encore. Ah c’est sûr, ça fait beaucoup de malheurs pour cette pauvre madame Piglaise, surtout qu’il paraît qu’on a entendu dire que son mari était responsable de tout ça. Enfin, vous connaissez peut-être mal madame Piglaise ? Elle est arrivée ici dans les années 70, avec des barbus pieds nus : ils voulaient élever des chèvres. Quand ses copains sont repartis à la ville, elle est restée et monsieur Piglaise l’a épousée car comme il dit lui-même : " c’est comme la bonne terre en jachère, faut pas gâcher... " Enfin sa cave à fromages, c’était un peu sa jeunesse si vous voulez. Il y a des gens qui n’ont pas de chance avec la vie. Comme cette madame Grognard de Valmy, qui a été photographiée par tous les Japonais du coin. Il faut dire que la nature ne l’a pas gâtée. Ah ! Que de misères en ce bas monde. Remarquez, j’ai entendu dire que le petit cheval, et bien il n’avait pas eu une mort tout à fait naturelle. On raconte qu’il a été enterré vivant dans du fromage. Quoique certains parlent d’un suicide à l’alcool de pruneaux et au chanvre indien. On connaissait ses faiblesses, mais tout de même, j’ai du mal à y croire. Enfin bon. Au fait, votre coupe, vous la voulez plutôt courte ou plutôt moins courte ? "
Ma rencontre avec le petit cheval est, sans aucun doute, le souvenir le plus marquant de ma carrière. Mardi 8 octobre. Je me retrouve à faire le pied de grue devant le Saint-Pierre du Paradis équin. Après avoir montré patte blanche, je peux enfin rentrer dans ce saint des saints du sabot et de la crinière, où tout n’est qu’herbe verte, seau d’avoine, paille fraîche et palefrenier bienveillant. Mon ami le petit cheval, vêtu d’un sobre pull en mohair, m’accueille enfin à l’ombre de son box chaleureux, tout tapissé de cachemire. " Salut petit cheval. Dis donc, c’est vraiment le paradis
ici ! A ce mot-là, je ne pus m’empêcher d’avoir un brusque retour d’acides : la trouflette* de Jean-Louis Murat me restait encore sur le ventre, malgré les deux tubes d’Alka Seltzer que j’avais avalés par précaution. J’émergeais peu à peu de mon coma digestif pour retrouver la réalité de mon invité auvergnat. Jean-Louis a tenu à m’offrir une photo de son cheval, Alizé, pour mes enfants. C’est bien, peut-être que ça leur fera oublier le ski pendant ce temps. Parce qu’il est hors de question que j’aille skier avec les dix kilos que j’ai pris ! * Trouflette : recette réputée typiquement auvergnate par Jean-Louis Murat, mais dont l’authenticité n’a pas été vérifiée. Il s’agit de pommes de terre farcies au saindoux, roulées dans l’huile froide, et sur lesquelles on fait fondre du beurre ou du cantal. Toutes les vraies fausses interiews de Laurent Boyer Vu par... le petit cheval en personne Je n’ai pas eu une vie facile vous savez. Forcément, quand vous avez une mère percheronne et un père pur sang arabe, vos pattes sont écartelées entre deux prés différents. Mes parents ont été très tôt séparés. En fait, mon père voyageait aux quatre coins du globe quand ma mère passait ses journées au champ, pour ne pas finir à l’abattoir. De plus, mon handicap physique m’a très vite mis au ban des activités sportives : il faut dire, ce n’était pas très facile pour moi de sauter par dessus des haies avec un cavalier sur le dos. Alors dès que c’était possible, je passais dessous. Mais ça ne leur a jamais fait plaisir. Ils m’ont renvoyé. Le problème, c’est que je n’étais pas non plus fait pour les travaux sous le harnais. La seule fois où j’ai essayé de tirer une charge, j’y ai laissé mes quatre fers, le fermier y a laissé une charrette et la maison son poulailler. Ainsi j’étais déjà assez oisif quand ma mère disparut dans la dalle de béton du hangar - une erreur de l’architecte paraît-il. Mon père m’a oublié. Il a donc fallu que je débrouille très tôt par moi-même. Par exemple, dès l’âge de deux ans, je savais exactement quelle proportion d’eau il fallait ajouter à ma ration d’avoine pour faire de la bonne bière. J’ai fini par sombrer dans la déchéance. Je buvais tout ce qui passait sous ma langue : le lait des vaches - souvent gaspillé - l’alcool frauduleux du fermier, le gasoil et l’huile du tracteur, voire la Badoit de la fermière. Et puis j’ai très vite pris goût au chanvre indien aussi. Résultat : j’étais soit complètement cassé et irascible, soit complètement neurasthénique. Alors on m’a mis définitivement à la retraite - je ne valais rien comme viande de boucherie. A partir de ce moment, je me suis quand même un peu calmé, j’ai mené une vie plus douce. Jusqu'à ce soir fatidique où j’engageai la conversation avec ce concentré vineux qu’est Piglaise : " Dis moi, petit cheval, elle est pas belle la vie ? " Et moi de lui balancer quelques banalités bien senties. C’est pas pour dire, mais en matière d’alcool, un cheval tient mieux que dix hommes réunis. Bref, il commença par me déballer toute sa vie. Je fis de même pour l’encourager, d’autant plus qu’il avait sorti son cognac de derrière les fagots - littéralement. Puis il m’offrit une cigarette que je n’osais refuser malgré mon patch, et qu’il fut de toute façon bien incapable d’allumer, comme la sienne. Et c’est là que je commis l’erreur fatale. Car, tandis que mon fermier partait dans de sombres délires intérieures, je commençais à somnoler, tout en gardant la clope aux lèvre. Quand tout à coup, mon voisin s’écria : " Oh ! Un éléphant rose ! Tu l’as vu, dis, tu l’as vu ! " Non, je ne vis rien, car sous le coup de la surprise, j’avais pris une grande inspiration et avec elle ma cigarette, qui se bloqua dans ma trachée. Je passais alors de vie à trépas en un temps record, hélas non homologué par le Guiness Book, sinon au titre officieux de victime la plus rapide du tabagisme passif. Méfiez-vous du cancer, me disait mon médecin... " Ah ! Qu’il était con mon
gentil fermier. |